Romain Rouquet expertise un tableau de Bernard Buffet
Jeudi 30 Avril 2026

Un bouquet de zinnias peint par Bernard Buffet a été confié à la maison Farran pour expertise. Romain Rouquet, élève commissaire-priseur, nous propose de revivre l’expertise en direct, livrant ses observations et le fruit de ses recherches, sous la supervision du commissaire-priseur Jacques Farran.
Les commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposent aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct des travaux d’expertise menés à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes. Aujourd’hui, c’est au tour de Romain Rouquet, élève commissaire-priseur au sein de la maison Farran, de se prêter à l’exercice. Sous l’œil aguerri du commissaire-priseur Jacques Farran, il décrypte pour nous un tableau signé Bernard Buffet.
Première impression ?
Romain Rouquet : Mon œil est immédiatement attiré par ce tableau accroché au mur. Je reconnais sans hésiter le coup de pinceau qui traça ces magnifiques fleurs et ressent l’émerveillement que tout commissaire-priseur éprouve face à une telle découverte.

Bernard Buffet (1928-1999). « Zinnias ». Huile sur toile signée en bas à gauche et datée 1971 en bas à droite, numéroté « AB71 » et portant les étiquettes et le tampon de la galerie Maurice Garnier au dos. Haut. : 73 – Larg. : 60 cm Certificat de la galerie Maurice Garnier en date du 16 septembre 1971. Provenance : Galerie Maurice Garnier, Paris.
Une signature ?
Romain Rouquet : Ce coup de pinceau si reconnaissable est celui de Bernard Buffet (1928-1999), l’un de plus grands peintres français de la seconde moitié du XXe siècle. Il commence à peindre dès l’âge de 10 ans. A 16 ans, il intègre les Beaux Arts de Paris, où il se distingue par ses traits anguleux et vigoureux, dans des tonalités sombres. En 1946, avant ses 20 ans, l’Etat français lui achète une nature morte pour le Musée National d’Art Moderne. Bernard Buffet est alors désigné comme le nouveau Pablo Picasso. Bien qu’agréablement surpris par cette découverte, nous devions l’examiner pour être sûr de sa nature. Sans la décrocher, il est déjà possible d’affirmer qu’il s’agit bien d’une huile sur toile par l’importance de la matière, signée en bas à gauche dans la graphie si particulière du peintre.
Jacques Farran : La signature chez Buffet occupe souvent une place considérable. Des natures mortes sombres aux clowns aux habits rutilants, elle devient presque un élément pictural à part entière. Ici, contrastant avec la douceur du sujet, elle s’impose presque comme un second motif.

[Détail] Signature de Bernard Buffet visible en bas à gauche du tableau.
Un mouvement artistique ?
Romain Rouquet : Bernard Buffet est bien sûr un peintre figuratif que l’on rattache à la jeune peinture de l’Ecole de Paris. Toutefois, il demeure un peintre singulier qui obéit à son propre style sans jamais céder aux critiques ou aux nouvelles tendances. Dans une période où l’éloge de la critique se porte vers l’abstraction et la couleur, Buffet se focalise dans la représentation de la réalité qu’il s’approprie en allongeant les formes et en les cernant de noir. L’époque étant encore marquée par la Seconde Guerre mondiale, son œuvre rencontre le succès car elle chargée de mélancolie et de solitude. Son trait vif et ses hachures peuvent tout autant montrer la violence d’un sujet que sa magnificence.
Jacques Farran : Buffet déclarait au Figaro en 1992 « Moi, je déteste les impressionnistes. Tout ce flou me rend malade ». On l’a parfois associé, dans les années 1950, à un courant dit misérabiliste aux côtés de Francis Gruber et Paul Rebeyrolle, caractérisé par une vision pessimiste et proche de l’existentialisme. Il est toutefois difficile de limiter cet artiste singulier à ce seul mouvement. En tout cas, je ne le classerai pas parmi les post-impressionnistes !

Détail des zinnias.
Le sujet ?
Romain Rouquet : Lorsqu’on songe à Bernard Buffet, viennent à l’esprit : les clowns, les toréadors, les écorchés, les natures-mortes aux crânes et aux pistolets. Mais Buffet sait parfaitement réalisé des sujets plus chaleureux, emplis de vie ou de tendresse comme les portraits de son épouse Annabel, des animaux sauvages ou encore des bouquets, à l’instar de notre tableau. Ici, le peintre nous offre des zinnias. Il s’agit d’ailleurs du titre de l’œuvre qui nous est donné par l’une des mystérieuses étiquettes au dos. Cette fleur revient souvent dans son travail.
Jacques Farran : La composition est rigoureusement structurée autour d’une croix formée par les tiges vertes. Les larges pétales rouge-orangé réchauffent la toile, se détachant sur un fond gris-blanc. Le bouquet repose dans un vase, plus précisément un pot à pharmacie de type albarello. Ses motifs bleus, animés par un pinceau sec, renforcent la présence des fleurs. L’ensemble est posé sur un coin de table, conformément aux codes de la nature morte.

Dos du tableau.
Le lieu de production ?
Romain Rouquet : Le peintre n’a pas situé sa toile, en revanche les deux étiquettes collées au dos et le cachet et la mention « AB71 »précisent le contexte de vente de l’œuvre, tout en renforçant son caractère authentique. En effet, elle fut vendue par la galerie Maurice Garnier se situant au 6 avenue de Matignon à Paris. De même que le cachet est celui de la galerie. Ces informations sont capitales pour assurer l’authenticité d’une œuvre de Bernard Buffet. Maurice Garnier était son galeriste exclusif ainsi que son ami. Il découvre Buffet en 1948 et consacre sa carrière à promouvoir et défendre son travail. Ces informations sont renforcées par la présence d’un certificat signé par Maurice Garnier et daté du 16 septembre 1971, indiquant le numéro « AB71 » que l’on retrouve au dos de notre toile. La provenance de notre œuvre est donc parfaitement établie, ce qui constitue un atout majeur. Elle lui ajoute également une dimension symbolique, le zinnia étant une fleur associée à l’amitié.
Jacques Farran : Excellente analyse. Nous sommes à la fois passeurs d’objets et passeurs d’histoires. La provenance de la galerie Garnier est sans doute la meilleure possible pour une œuvre de Buffet. Ce tableau réunit tout : artiste, sujet et provenance.

Etiquette de la Galerie Maurice Garnier collée au châssis.
Une époque ?
Romain Rouquet : Le tableau est daté 1971 en bas à droite, une année où Buffet peint de nombreux bouquets de zinnias. C’est aussi une décennie qui marquent la consécration de l’artiste. En 1973, un musée entièrement dédié à son œuvre est inauguré à Higashino au Japon, pays terre d’adoption pour lui. Trop timide ou trop humble, c’est son épouse qui se rend à l’inauguration à sa place. L’année suivante, il est élu à l’Académie des Beaux Arts, au fauteuil du sculpteur animalier Paul Jouve.

[Détail] Date visible en bas à droite du tableau.
L’état de conservation ?
Romain Rouquet : Notre œuvre est dans un état parfait, les fleurs n’ont rien perdu de leur fraicheur et la toile est toujours très bien tendue sur son châssis. Le tableau ne demande qu’à être exposé chez son futur propriétaire.
Une estimation ?
Romain Rouquet : Bernard Buffet est un de ces artistes qui jouit d’une cote importante aujourd’hui. Au vu du sujet, des éléments assurant l’authenticité de l’œuvre et de son état, ces zinnias ont une grande valeur.
Jacques Farran : Nous avons décidé de débuter les enchères à 60 000 euros pour ce très beau bouquet qui réunit tout ce qu’on aime chez cet artiste. Le tableau sera présenté lors de notre vente « Les Phares » le 31 mai prochain à Montpellier.
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