Julie Le Brun & Jacques Farran Commissaires-priseurs
Jeudi 19 Février 2026
"Le commissaire-priseur est avant tout un passeur"
Entre inventaires chez les particuliers, recherches en archives et expertises de longue haleine, Jacques Farran et Julie Le Brun exercent un métier aux multiples facettes depuis Montpellier. Les deux commissaires-priseurs évoquent leur parcours, la fabrication de leurs ventes et quelques objets qui ont marqué leur pratique récente : d'un saphir du Cachemire à une toile de John White Alexander.
Votre métier semble mêler transmission, enquête et intuition. Comment le définiriez-vous ?
Julie Le Brun : Le commissaire-priseur est avant tout un passeur. Un passeur d'objets, un passeur d'histoires. L'instrument qui permet la passation d'une collection à une autre.
Jacques Farran : Nous avions un goût commun très prononcé pour les œuvres d'art. Nous avons tous les deux fait l'École du Louvre, dans des spécialités assez différentes : Julie en arts décoratifs, de mon côté en art minimal conceptuel et art précolombien... Ce qui nous rassemble, c'est le goût de la curiosité que suscite ce métier.
À quoi ressemble concrètement votre quotidien ?
J.L.B. : Il n'y a pas une journée qui ressemble a une autre. Nous sommes souvent sur le terrain, chez des particuliers, en inventaire. Nous pouvons aussi être des chercheurs, aller aux archives nationales, départementales... Il y a aussi les journées d'expertise gratuites, ici au bureau ou en région.
J.F. : Et puis il y a tout le travail de mise en valeur des collections : rencontrer les ayants droit, préparer les catalogues, écrire les notices. Nous organisons peu de ventes dans l'année, uniquement des collections, ce qui permet des recherches approfondies sur les pièces. La majorité du temps, c'est aussi répondre aux demandes d'estimation.
Certaines estimations ont même dépassé vos attentes, comme la vente record d'une bague ornée d'un saphir, en novembre 2025 (estimée 80 000 € et adjugée à 408 000 €). Comment cette expertise s'est-elle construite ?
J.F. : Pour ce saphir, l'expertise a duré de nombreux mois. Nous avons dû la porter dans des laboratoires pour en trouver la nature exacte. La pierre était d'un bleu tout a fait particulier, provenant en réalité d'une mine exploitée pendant une quinzaine d'années au Cachemire, à des milliers de mètres d'altitude. Nous l'avions depuis janvier, nous avons attendu onze mois pour la vendre dans les meilleures conditions. Elle a été visible plusieurs mois à Paris, en banque et sur rendez-vous. Nous avions la confiance des vendeurs : cela a été récompensé.
J.L.B.: Ce temps est nécessaire. Il a fallu la dessertir du bijou pour pouvoir l'analyser scientifiquement. Une analyse bien plus poussée qu'avec une simple loupe.
D'autres objets vous ont-ils récemment entraînés dans des recherches comparables?
J. F.: Je pense à l'une de mes pièces préférées. II s'agit d'une peinture sur soie de Vũ Cao Đàm, l'un des plus grands peintres vietnamiens, que la famille croyait être une estampe et dont le grand-père avait été gouverneur d'Indochine. Elle était rangée dans un placard, parfaitement conservée. Estimée 60 000 euros, elle est finalement partie à 341 000 euros.
J. L. B. : Il y a aussi ce lumineux bouquet de Mimosa de Moise Kisling vendu en 2024, et peint en 1937 à Sanary-sur-Mer. Là, l'enjeu n'était pas tant l'expertise que de lui donner la visibilité qu'il méritait.
J.F. : Dernier exemple avec le Portrait d'Edith Revil de John White Alexander. Il avait été estimé très peu cher par une autre personne. De notre côté, après un long travail de recherche, nous avons retrouvé la photo du salon dans lequel il avait été exposé à Paris et ainsi remonté toute la trace de l'œuvre. C'est un tableau immense, réalisé par l'un des plus grands peintres américains de l'époque, ami d'Oscar Wilde, dans le Paris de la Belle Époque. Malgré toute la communication faite aux États-Unis, il a été acheté dans la région, sur un coup de cœur.
Vous organisez peu de ventes chaque année. Pourquoi ce choix, et comment les préparez-vous?
J.F. :Nous avons deux grands rendez-vous dans l'année. Les ventes sont conçues comme des expositions, avec une vraie sélection, presque des musées imaginaires. Le 31 mai, il y aura Les Phares, avec les plus beaux tableaux confiés, et une grande vente de bijoux en novembre. Avant cela, le 20 mars, nous aurons une vente issue d'une collection de livres anciens : beaucoup d'incunables, autour de la médecine, des Rabelais... Le plus bel ouvrage, un manuscrit du XIVe siècle, fera partie de la vente Les Phares.

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